LE ZOOMORPHISME POUR LES NULS


« Sacré virus ! » Commente Tony.

La casquette retournée sur son crâne rasé de près n’a pas frémi une seconde tandis qu’il constatait le désastre.

« Désastre ? » s’étonne Tony.

Désastre, absolument. Je pèse mes mots et même, tiens, j’en rajoute sur la balance pour faire bonne mesure : cataclysme. Calamité. Abomination.

« Tu pousses pas un peu ? »

À peine. Car enfin, ce qui m’arrive n’est pas commun, et les conséquences en sont funestes : aujourd’hui, un voleur s’est introduit dans ma maison. Quelqu’un de très bien, semble-t-il : respectueux de mon sommeil, il a œuvré dans la plus grande discrétion. Inquiet des frais que son intrusion pouvait m’occasionner, il est entré sans la moindre effraction. Soucieux de ma sécurité, il est reparti en prenant soin de verrouiller ma porte à double tour, et de cela au moins je lui sais gré, car je tiens beaucoup à mon intimité. …Et toute cette peine pour des fils !

« Câbles » corrige nonchalamment Tony pour qui l’informatique est une seconde nature, la première me demeurant étrangère. J’acquiesce distraitement, encore que ce ne soit pas une question de vocabulaire : on m’a dérobé tous les câbles qui relient les composants de mon ordinateur les uns aux autres. Mes câbles ont filé sans laisser d’adresse. J’essaie de me représenter mon affable brigand chargé de ce plat de spaghettis électriques et, une fois de plus, je m’étonne qu’il n’ait rien emporté d’autre : suis-je la première victime de l’émergence soudaine d’un marché parallèle du câble informatique ? Quoique mesquin, ce méfait m’accable : car que faire sans mes fils ?

« La souris… » dit Tony.

Remarquable jeune homme auquel rien n’échappe : en effet, ma souris m’a fait faux bond elle aussi. Je laisse fuser un soupir : autant je pouvais envisager de remplacer sans état d’âme les câbles dérobés, autant la carapate de ma souris m’émeut. Car j’y étais attaché.

« Tiens, non : la voilà. » Tony, à plat ventre sur la moquette, suit du regard la course d’une bestiole couleur gazon. Je remarque en passant que le gamin prend ses aises, ces derniers temps ; il était plus sage à ses débuts, et sans nul doute plus respectueux. Pendant que Tony, avec une mauvaise grâce affichée, rectifie la position, la bestiole trottine sur ma chaussure et entreprend d’escalader ma jambe. Je reconnais alors le couinement discret qu’elle produisait il n’y a pas si longtemps, avec sa roulette encrassée. C’est bien elle, c’est ma souris, il n’y a pas à s’y tromper : elle est de ce vert tendre qui me l’a fait choisir parmi tant d’autres. Il lui a poussé des pattes, des oreilles, et une paire de petits yeux vifs que je trouve magnifiques. Enchanté de l’avoir retrouvée, je l’attrape cavalièrement par la queue. Elle s’offusque et se met à piauler sans discontinuer, jusqu’à ce que je la pose sur son tapis rouge vif, qu’elle se met à brouter sans conviction en m’observant du coin de l’œil. Je crois qu’elle me provoque.

« Normal, c’est une fille » lâche Tony qui a l’œil. C’est bien possible, et charmante avec ça : il y a un je-ne-sais-quoi d’aguicheur dans le frémissement de sa moustache qui fait que je me sens soudain plein d’indulgence envers la minuscule créature. Je la laisse donc tondre le tapis tout son content et sans piper. Tony me ramène aux réalités du jour : « Et qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? »

Je contemple mon bureau, beaucoup plus net depuis qu’on l’a dépouillé de toute la connectique qui l’encombrait, et le découragement me saisit : je ne vois pas de solution à tout cela, il faudrait acheter d’autres câbles, mais si je ne peux pas brancher mon ordinateur, comment me connecter sur le site de mon revendeur ?

« Et la technologie sans fil, tu en fais quoi ? »

Rien jusqu’à maintenant. D’ailleurs, le hardware, ce n’est pas mon affaire : je veux juste pouvoir me servir normalement de mon ordinateur. Tony insiste :

 « Écoute : c’est l’occasion de passer au stade supérieur… oublie toutes ces vieilleries… » Je sursaute, indigné : ce matériel n’a pas deux ans ! Tony ignore mes protestations et poursuit : « tu verras, on fait de ces trucs, aujourd’hui… »

Je boude. Je n’aime pas que Tony me rappelle qu’il est un pur produit de l’ère cybernétique et que je n’en suis qu’un vague représentant. Et j’ai aussi ce côté sentimental qui fait que je rechigne à me défaire d’un matériel qui m’a si bien servi et s’en ira rejoindre les agglomérats qui encombrent les trottoirs de nos rues.

« Mais non, tout est recyclable, maintenant …tu verras. » Tony a toujours réponse à tout. Je devrais lui en vouloir d’être aussi sûr de lui quand moi, qui suis en quelque sorte son père, bafouille et cafouille à tour de bras. De pieds aussi : j’ai failli écraser ma souris qui, son tapis avalé, entreprend de goûter la moquette. Elle me regarde avec reproche. Je hausse les épaules : oui, la moquette est grise, c’est un peu terne, j’en conviens et en suis confus.

Entre temps, Tony s’est éclipsé. Il a le don de l’évanouissement comme d’autres celui des départs en fanfare.

Pour le coup, j’embarque la souris somnolente et je monte me coucher à l’étage, juste au-dessus de mon bureau qui me semble soudain, lui aussi, avoir besoin de solitude. Je n’ai pas sommeil, voici bien longtemps que je ne dors plus que quelques heures par jour, semées ici et là au gré de mes avancées dans le jeu de l’ordinateur. Allongé dans le noir, inquiet, hébété, je n’ose même plus me demander de quoi mes jours seront faits désormais. Déjà la fin du monde. Je laisse passer les heures sans les compter.

***

Ce sont les craquements qui m’ont mis la puce à l’oreille. Ma souris, plus ou moins endormie au creux de mon épaule, ne voulait rien entendre, je crois bien qu’elle s’est mise à ronfler pour me faire croire que j’avais rêvé. J’avoue avoir été, quelques instants, de son côté : j’ai tenté d’ignorer le vacarme modéré qu’on jouait au rez-de-chaussée. Mais je n’ai pas pu passer sous silence, en revanche, la pétarade qui nous a fait tous les deux sursauter, la souris et moi, à minuit moins une. Je suis donc descendu dans mon bureau, pensant que mon cambrioleur de la veille revenait sur les lieux de son crime afin d’y parfaire son forfait. Sans discrétion aucune, cette fois, ce qui n’était pas à son avantage ; et je comptais bien le lui dire, au risque de l’incommoder, tant pis pour lui.

Personne, cependant, ne vaquait à quoi que ce soit dans mon bureau, et j’en fus presque déçu. Les lampes étaient éteintes, et le bruit avait cessé quand je suis entré dans la pièce. L’écran de mon ordinateur, toutefois, luisait doucement dans la pénombre, comme s’il avait été illuminé l’instant d’avant. J’ai éprouvé l’envie de tout mettre en marche, rien que pour la gaieté de ces petites loupiotes vertes ou oranges dont le clignotement m’aurait accompagné jusqu’au lever du jour. Il m’arrive souvent, comme cela, la nuit, de m’asseoir au clavier et d’y poser les mains, face à l’écran vibrant de lumière, tremblant comme un pianiste avant une improvisation solitaire… Et puis je me suis souvenu de la disparition des câbles, et j’ai secoué la tête, ce qui a fait tanguer et couiner ma souris qui s’y promenait d’une oreille à l’autre. Je me suis penché pour qu’elle descende et, au moment où je la posais à terre, l’unité centrale, juste devant moi, s’est mise à bourdonner.

 

« Ronronner » Corrige Tony qui est déjà reparti. J’ai à peine le temps de trouver son intervention discourtoise qu’il réapparaît une seconde, juste pour hausser les épaules. Et cependant, l’unité centrale, sur laquelle je viens de poser la main, ronfle de plus belle. Je n’avais jamais remarqué comme la surface en était chaude et douce, et quel apaisement ce contact était susceptible de me procurer. Je ne me redresse que contraint par la surprise d’un nouveau bruit, juste au dessus de ma tête : trois claquements sifflants comme des tirs de fusée. C’est le clavier. Il vient d’éjecter le C, le Q et le K. Je soupire à peine : j’en très peu l’usage, de ces lettres-là. La souris, remontée entre temps sur le bureau, inspecte du museau les trous dans le clavier, en ressort quelques miettes qu’elle avale d’un air moqueur. Oui, il m’arrive de grignoter en travaillant. « Ça fait grossir ! » dit Tony dont la ligne est irréprochable. Pendant quelques instants, je m’efforce de faire le vide dans ma tête, de ne penser à rien. Pour lui montrer ma désapprobation, à ce jeune blanc-bec qui semble trop souvent oublier qu’il me doit tout. Pourrait au moins se donner la peine de frapper, s’annoncer, que sais-je d’autre ? On n’entre pas chez les gens comme ça, tout à trac, à la va comme je te pousse ! Pas plus qu’on en sort sans crier gare ou n’importe quel autre mot susceptible de révéler à son hôte qu’on est sur le départ. J’admets être vieux jeu, mais je ne souffre pas qu’on me perturbe sans y mettre au moins un peu les formes.

Tony est devant moi, qui dessine dans l’air des cercles et des carrés, un triangle et puis, si je devine bien, un pentagone. Je ferme les yeux, exaspéré. Je n’aime pas qu’il me prenne à ce point au mot.

Quand j’ouvre les yeux, il a bien entendu décampé. J’entends encore l’écho de sa voix derrière moi : « Gaaaaaaaaaaaaaaaaaaaare !... »

Je me force à rire, intérieurement s’entend, donc ne s’entend pas. Ma souris, qui ne comprend rien, remue les oreilles, inquiète. Elle est vraiment splendide, avec ce pelage lumineux, presque phosphorescent, qui luit dans la semi obscurité.

L’unité centrale fait le gros dos : je crois qu’elle se réveille.

« Gagné ! » dit Tony qui, craignant probablement pour son grade, se planque quelque part. Je m’applique à ignorer l’intrus. Ma main est revenue se poser sur l’UC qui frémit, mes doigts s’enfoncent dans une fourrure noire épaisse comme le pelage d’un chat angora.

« Perdu ! Persan ! » s’écrie Tony qui ne se donne toujours pas la peine d’apparaître devant moi.

L’UC ouvre les yeux. Jaunes, barrés d’une ligne verticale qui absorbe la moindre particule de lumière. Elle bâille, s’étire, se détend. J’observe, admiratif : quelle souplesse, quelle nonchalance ! Il est vrai que, ces derniers temps, je la trouvais un peu paresseuse…

« Vieilleries ! » me nargue Tony, invisible.

Je caresse Lucée qui miaule et, mine de rien, surveille ma souris qui s’en approche, redoutant une confrontation dont l’issue m’apparaît potentiellement sombre pour l’un au moins de ces deux adversaires. Je redoute les conflits, j’en suis toujours la victime désignée, même s’ils me sont tout à fait étrangers. Sensiblerie du temps jadis, je suppose.

« Pile-poil ! » Raille Tony.

La souris flaire la truffe du chat qui le lui rend bien. Les échanges terminés, elle monte sur le dos de Lucée qui n’en manifeste aucun déplaisir, et je crois qu’elle s’y endort. Lucée chavire sur le flanc droit avec la grâce du fameux trois-mâts.

« Hisse et Ho » chantonne Tony. J’allais le dire, en quelque sorte.

Eh bien voilà, c’est fait, on a franchi les bornes, et largement, encore. Il y a d’abord eu Tony qui, voici quelques mois, est sorti du cadre strict du jeu où je l’avais créé. Il semble à présent  que tout empiète sur ce qui me restait de ma réalité recluse. Mais j’accepte, presque indifférent : qui pourrait m’en faire reproche, je vis si loin du monde, s’il existe toujours ?

Il est deux heures du matin, la souris et Lucée dorment profondément, c’est presque le silence quand le clavier prend le relais : après quelques grincements, il projette Z dans le mur en face, et je prends E en pleine poire. Ah non, pas le E, je m’en sers beaucoup trop souvent pour y renoncer, à celui-ci, il faut qu’il reprenne sa place ! Tandis que je détache la lettre de mon front où elle s’est incrustée, Tony me chantonne à l’oreille : « la Disparition, la Disparition… » J’arrive enfin à replacer le E. Qui saute derechef. Je renonce, vite vaincu ces jours-ci : quelque chose me dit que la lutte est vaine.

La souris est éveillée. Elle tond tendrement le dos de Lucée, toujours ronronnante. Ses fringales nocturnes sont communicatives : je quitte un instant le bureau pour dénicher dans la cuisine de quoi caler ma faim. Le frigo ne contient rien, hormis Tony qui affiche le sourire satisfait de qui a l’estomac comble. Il aurait pu m’en laisser. Ingrate jeunesse, que je me dis comme chaque fois qu’il me dame le pion. Comme chaque fois que.

« Pffou… » réplique Tony. Je le plante là, sa répartie me laisse un rien déçu. La digestion, sans doute.

Dans le bureau règne une ambiance de night-club : l’écran, en mon absence, s’est allumé. Il projette des éclats de lumière de toutes les couleurs tandis que le clavier sonne la charge et que Lucée bourdonne au fond. La souris tond sans bruit, avec application. Des éclats qui me rappellent quelque chose : une longue, une brève, une brève, une brève…

« Du morse… » chuchote Tony du fond de mon frigo. Même refroidi, le gamin devance mes pensées, quand il ne les lit pas. J’arrache de ma mémoire des lambeaux de souvenirs : j’ai appris le morse, quand j’étais petit scout, entre les baisers de l’abbé et ceux du chef de troupe. Je m’efforce de transcrire les messages de l’écran :

FRJGTD … FRJGTD … FRJGTD

Il a l’air affolé. Compatissant, je tâche de le rassurer en communiquant avec lui par l’intermédiaire du clavier : FRGT …c’est approximatif, mais le J et le D sautillent sur la moquette. Pour affirmer mon soutien à l’écran qui clignote de plus belle, j’ajoute : BONOU. Le R a roulé sous un meuble.

Je me suis endormi adossé contre un mur de mon bureau, les yeux larmoyants à force de m’acharner à décrypter le message que m’envoyait l’écran. Quand j’ai ouvert les yeux, l’aube avait surgi par la petite fenêtre qui surplombe la table de travail en face de moi. Les vitres étaient si poussiéreuses que je n’aurais su dire si le ciel était bleu. D’ailleurs je ne savais même pas quelle saison avait cours, depuis combien de temps n’avais-je pas mis le nez dehors ?

« Vingt-deux mois, douze jours, quinze heures, trente deux minutes et dix-sept secondes » annonce Tony, toujours obligeant, ce qui ne l’empêche pas d’être précis. Presque deux ans de passion ininterrompue pour ce jeu et ses sortilèges…

L’écran est redevenu sombre. Sa surface, toutefois, est maintenant craquelée à divers endroits, comme une coquille d’œuf que l’on tente de percer de l’intérieur.

« Bingo ! »

J’approche mon oreille de l’écran : ça cogne à l’intérieur, ça pianote avec frénésie, de tout petits coups assenés avec patience et régularité. La souris, installée sur ma tête, couine en cadence. Lucée a sauté sur la table et m’observe en ronronnant, le dos en arc de cercle. La souris, cette nuit, a poursuivi son travail de tonte de façon remarquable, elle s’est appliquée à tracer de grosses lettres dans la fourrure du chat. Je déchiffre aisément le mot OFF sur les reins du félin. Lucée vient se frotter à l’écran qui s’étoile maintenant sur presque toute sa surface, puis elle s’installe, le poil en bataille, dans le berceau du clavier qui a fini d’éjecter ses touches. L’écran, lui, achève sa métamorphose. Quelques fragments d’un verre épais et lourd s’émiettent sur la table, et je guette l’apparition d’un bec ou d’une mandibule dans l’orifice de mon écran vandalisé.

« Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! » Cet interventionnisme systématique de Tony a cessé de m’agacer. À vrai dire, je n’y prête même plus attention.

« Que tu crois ! »

Ben tiens. Le trou s’agrandit, ça picote toujours derrière. Et d’un seul coup le verre de l’écran s’écroule dans un grand bruit qui fait sursauter Lucée et la souris : vlaf !

« Bien trouvé. »

Bien sûr : c’est exactement le bruit que ça fait : vlaf.

« Tu l’as déjà dit. »

Et alors ? C’est moi qui raconte. Tony toussote. Poliment, je dois en convenir.

L’intérieur de l’écran est tapissé d’un molleton mauve. Je regarde le maître des lieux, il me dévisage, nous nous considérons, les yeux dans les yeux, ma grosse poule et moi.

« C’est un poulet ! » marmonne Tony.

Je l’ai pris en défaut ! De joie, je saute sur place et je mets sous le nez de Tony, réapparu pour la circonstance, la preuve de sa faillibilité, habilement extraite de sous le séant de la poule tandis qu’elle se levait pour quitter son cocon. Je lui fais la preuve par l’œuf, en quelque sorte.

« C’est un œuf dur, ça ne compte pas ! » Réplique Tony. Je regarde la poule qui acquiesce, et je laisse tomber l’œuf qui rebondit trois fois dans l’indifférence générale avant d’aller rouler sous une armoire.

« FRJGTD » caquette le gallinacé. Lucée miaule et la souris, assise sur son dos, couine entre deux bouchées. Je les laisse en grande conversation tous les trois : je dois trouver Tony et le moyen de le faire tenir en place quelques minutes. J’ai tout lieu de penser qu’il me doit des explications sur ce qui se passe ici et sur le sort qui m’attend à présent que je suis définitivement hors-jeu.

La cavale commence. De la cave au grenier je poursuis Tony. À plusieurs reprises je l’attrape et le plaque au sol, je réussis même une fois à lui faire une clé de bras, mais l’immobilisation ne dure pas dix secondes : Tony s’échappe, me laissant assis sur mes talons et les mains vides, et je le déniche après dix minutes de recherches dans le placard du cellier, à califourchon sur un balai, une serpillière sur la tête. Le temps pour moi de le trouver ridicule, et le voilà reparti je ne sais où.

Deux heures durant, Tony joue à cache-cache avec mes nerfs. Il les met en pelote, en fait des paquets, et je finis par en manquer. Le souffle et les jambes me font pareillement défaut, et c’est pantelant que je m’affale sur la moquette de mon bureau où mon arrivée provoque un aimable concert de miaulements, couinements et caquètements entremêlés. Merci les amis, vous êtes bien bons.

Lucée vient se frotter à moi, la souris accrochée à ses poils est fière de me présenter son œuvre enfin achevée, en toutes lettres ou presque, sur le dos du chat : « PLAISIR D’OFFRI ». Elle a manqué de place, semble-t-il ; la voilà qui me regarde tristement, ce qu’elle est sensible. Je la laisse venir à moi, consolateur : c’est l’intention qui compte. Lucée acquiesce, somnolente. Le poulet glousse, l’œil attendri. Je reprends mon souffle, à l’affût, mine de rien, d’une apparition de Tony, ce sale gosse qui me fait tourner en bourrique, comme pour achever de transformer cette maison en zoo. Je contemple d’un œil noir ce qui reste de mon matériel informatique : rien, à vrai dire. Je suis étonné de ne pas éprouver de véritable colère, ou même d’angoisse, au spectacle atterrant que m’offre mon bureau jonché de bris de verre, des touches de mon clavier et des touffes de poils que la souris a ôtées à Lucée avec sa muette approbation. Tout de même, ce matériel, c’était devenu toute ma vie, sans compter, ou justement en comptant que quatre mois de ma pension de retraite y avaient passé.

« Vieux castor ventripotent ! »

La voix est étouffée, il doit être…

« Sous ton matelas, plat comme une limande ! »

L’insolent. Mais je n’ai plus la force de le pister, plus le courage de le courser. Je suis trop vieux pour tout, c’est une décision que je viens de prendre. Je pose Lucée sur mes genoux, songeant qu’il ne me serait jamais venu à l’esprit d’en faire autant avant les événements de ces derniers jours, pas plus que de gratouiller ma souris sous le ventre comme je le fais maintenant. N’empêche que depuis que mes câbles ont joué la fille de l’air, me voilà sans lien avec le monde.

« Ours mal léché ! »

Commence à m’énerver, l’autre, avec ses noms d’oiseaux. Alors que je songeais sérieusement à me mettre au tricot, les forces me reviennent, je me lève d’un bond car deux eussent été ridicules, et je fonce à l’étage : je vais lui faire avaler ses métaphores animalières, au bambin, tout ingambe qu’il soit.

« Chiche ! » tonitrue Tony qui surgit au même instant et se plante devant moi, entravant du même coup mon incroyable élan. Nos fronts se heurtent. Même pas mal, d’ailleurs je suis passé à travers, comme dans du beurre sorti de la veille.

« T’exagères », dit Tony, nonchalant, « je suis moins mou que j’en ai l’air.  Regarde !»

Il recule d’un mètre, puis fonce tête première dans le mur, y ouvrant une brèche de la taille d’une pastèque dans laquelle, comme s’ils n’avaient attendu que cela, Lucée et la souris s’engouffrent. Le poulet bat des ailes pour parvenir à s’élever au dessus de sa condition de volatile rampant. Mon premier mouvement est de leur emboîter le pas, mais mon cerveau, qui a sur le leur l’avantage du poids et des circonvolutions, me suggère de faire le tour par la porte d’entrée pour les rejoindre dehors, puisque c’est là qu’aboutit le passage.

« L’ermite vire sa cuti ! » s’esclaffe Tony dans mon dos.

Je me retourne vivement pour, une fois de plus, embrasser le vide. D’accord, Tony, tu l’auras voulu : on se retrouve dehors, entre hommes.

La porte est grande ouverte quand j’arrive devant elle. Je n’ai qu’un pas à faire pour franchir le seuil et retrouver le monde extérieur que je boude depuis…

« Vingt-deux mois, douze jours.. » entonne Tony.

Si longtemps que cela ? Je passe ma main sur mon visage : suis-je encore présentable ? Une barbe longue de bientôt deux ans me chatouille la poitrine.

« La souris t’arrangera ça. Allez, viens ! » crie Tony. « Si t’es un homme ! »

La réflexion le fait hurler de rire. Je me garde bien d’y prêter attention. J’ai, pour l’heure, d’autres chats à fouetter. J’entends miauler Lucée à quelques pas de là. Que c’est pénible, cette façon qu’ils ont tous de lire dans mes pensées.

Je scrute les alentours, tendu. J’examine, un rien étonné, ce paysage qui me fut un jour familier. Je cherche le béton, le bitume et les arbres mourants, tout ce à quoi j’avais tourné le dos voilà deux ans, faisant vœu de silence absolu sur ce que l’homme avait fait de son berceau.

« Bravo ! Bis ! » S’exclame Tony, qui m’attend, un violon coincé sous le menton. Je dois admettre qu’il en joue plutôt bien.

Le ciel est rose et l’herbe bleue, l’air est tiède et parfumé, tous les arbres sont en fleurs. Ça ne ressemble vraiment à rien, tout ça. Je me demande où je suis tombé, je crois que j’attendais mieux.

« Ah bon, tu n’aimes pas ? » Tony semble plus étonné que déçu.

Il se retourne et crie à quelqu’un que je ne verrai jamais : « Il n’aime pas ! On remballe, on recommence, et cette fois, on s’applique ! »

Et voilà, voilà, je doute à nouveau : de nous deux, qui est le maître ? De Tony ou de moi, qui est le Créateur, qui est la créature ?

« Qu’est-ce que ça change ? » souffle Tony dans mon oreille… « Allez viens, j’ai retrouvé tes câbles dans le ventre de la baleine, on va pouvoir s’en payer une tranche. »

Elle est bien jolie, cette réplique, c’est une de ces sorties qui vous clôtureraient facilement une belle histoire ou un court-métrage un peu déjanté, mais dans mon cas je trouve qu’elle ne résout rien. On pourrait continuer ad libitum et ad vitam aeternam dans le même esprit.

« On n’a qu’à dire que c’est un rêve. Tu te réveillerais et hop !»

Je hausse les épaules : c’est triste d’en arriver là. Je veux bien être un jouet, mais pas le personnage déplorable d’une histoire plus déplorable encore à laquelle son déplorable auteur est incapable de trouver une chute. Ou même un synonyme à l’adjectif déplorable.

« Affligeant, attristant, blâmable, condamnable, cruel, désastreux, désolant, détestable, exécrable… » récite Tony.

 C’est bon, j’abandonne.

« …fâcheux, fatal, funeste, horrible, lamentable, malencontreux, minable… »

Il aura le dernier mot, il faudra bien que je m’y fasse.

« …Calamiteux ! »

Le zoomorphisme pour les nuls - © Emmanuelle Urien, 2005